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Le goût de l’évasion.

C’était enfin l’été. Il faisait beau. Il faisait chaud. C’était aussi le temps des barbecues, des vacances, pour certains, des rêveries de voyages, pour d’autres. Les appétences étaient multiples. Ça papotait plus. Ça riait plus. Ça se rencontrait plus. Ça draguait plus…

Il y a quelqu’un qui a dit : « J’irai me faire bronzer en Indonésie ». Les gens ont ricané. Il y a une personne qui lui a répondu. Elle a dit : « tous ces kilomètres… que pour ça ? » Une autre personne a dit : « Tu vas au spa et le tour est joué, et si tu veux toucher l’eau ou nager, tu vas aux bords de la Seine ou à la piscine municipale…». Il y a aussi eu ces dires : « si j’étais toi, je filerais plutôt à Deauville ». « Tu es fou ou quoi ? La Manche ? Tu rigoles ? » « Tais-toi, tu connais quoi à La Manche ? En été, c’est blindé de monde, et en plus, c’est cher Deauville ». « Si tu veux, je peux te donner de bonnes adresses si tu vas à Copacabana au Brésil ou à Cancún au Mexique ». « Tu veux un conseil, ne les écoutes pas. Évite la mer du Nord ou l’océan Atlantique, c’est toujours mieux la Mer méditerranéenne, et en plus, au sud, il y a des prix pour tout le monde : briqué et peu friqué. Bien sûr, il faut quand même avoir du pognon ». « Si j’étais toi, j’irais plutôt savourer un bon moment de baignade avec les éléphants à Jaipur, au Rajasthan (Inde)». « Qu’est-ce que vous avez tous avec la flotte ? Si moi je vais en Asie, c’est pour faire la fête avec les machins boys-là de Bangkok (Thaïlande) ». « Tu veux parler des ladyboys ? » « Tu as grave raison ». «  Tu es fou ». « Il paraît qu’aller là-bas est moins cher ? » «  Là-bas où ? En Thaïlande ou en Indonésie ? » « Ce n’est pas la même chose ? Les Chinois se ressemblent tous. » « Ce ne sont pas des Chinois. » « Ce sont des quoi alors ? » « Ce sont des Thaïlandais ou Indonésiens. » « Et la différence, c’est quoi alors ? » « La différence, c’est que tu es con ! » « Moi aussi je pars bientôt, dans quelques jours, je mets le cap vers l’Afrique. Je vais m’amuser avec des prestigieuses dames galantes du Bénin. » « Tu as raison, tu es tellement laid que tu es obligé de payer pour ça. » « Et toi, tellement beau que tu dois supplier madame tous les soirs ». «  Tu parles du Bénin ou de Benin City ? » « Quelle est la différence ? » « Il y a un des deux qui est un pays et l’autre une ville ». « Alors, c’est l’un des deux. » « Tu es fou. » « Et toi donc ? » « Si c’est de Benin City que tu veux parler, ça se trouve plutôt au Nigeria. Il paraît que là-bas, il y a en circulation le sida congelé des terroristes de Boko Haram…»

Soudain, le monsieur dont le sujet est d’aller se bronzer en Indonésie se lève. D’un pas pressé, le visage froissé, il se racle la gorge et puis émet un bruit assez désagréable de déglutition. Il dit : « J’ai de la famille à Bali : femme et enfants. Alors quoi de plus simple et de plus beau que d’être en famille au bord de la plage à Pandawa Beach ? ».

 

Le syndrome du sauveur.

Et pendant ce temps, abracadabrant, dans une beuverie, il y a quelqu’un qui a dit qu’il veut sauver Haïti. Plus précisément, il a dit : « J’ai un bon projet pour sauver définitivement Haïti de la misère ». Hébétés, les gens se mettent à rire aux éclats. Oui, ils ont ri. J’ai ri. On a ri. On rit. Ça dure plusieurs minutes. Il y a même ce monsieur avec les cacahuètes plein la bouche qui faillit s’étouffer en riant. D’un coup, j’arrête de rire. Ce n’est plus drôle. Ce n’est plus possible de poursuivre ainsi. Vraiment pas possible. Personne ne sait si ce monsieur est sérieux dans ses propos ou si c’est juste une pirouette pour s'attirer un peu d'attention, même furtive, comme ces gens qui rêvent de passer à la télévision même quand ils n’ont rien à dire... Ce qui est sûr c’est qu’il n’est pas saoul. Depuis son entrée ici, il ne consomme que des jus de fruits.

La dame qui tient la buvette a même déserté son comptoir et s’est immiscée dans la conversation. Elle a dit : « Que quoi ? Que tu vas faire quoi, comment ? » Le monsieur est assiégé de questions moqueuses les unes les autres. Il reste pourtant stoïque, il dit : « Je vais créer un poulailler humanitaire pour sauver Haïti ».

Et là, il y a une question qui semble pertinente. Quelqu’un a dit : « tu vas commencer par où ? » Et le monsieur a répondu : « Par le Burkina, puisque la sécheresse a rendu la population très pauvre. J’ai vu des photos qui circulaient sur Internet, des enfants qui crevaient de faim et tout. Il faut vraiment les secourir. C’est urgent ! » « Burkina » est passé inaperçu. Les quelques mots prononcés attendrissent les cœurs. Il n’y a plus de moqueries. Il y a même un sentiment de gêne qui s’installe. Le monsieur réussit à capter l’attention des gens. Il est confiant. Il cherche à renchérir. D’un ton éploré, il dit : « Et en plus, Boko Haram et l'enlèvement des filles de Chibok et tout... ». Et là, tout se gâte. Les gens éclatent de rire en disant : « Vous êtes sûr que le mec ne consomme que du Coca-Cola ? » « Où est le rapport entre Boko Haram et Haïti ? » « Il va sauver Haïti et après il va sauver le Nigeria. Rions donc ! » « Apprends d’abord ta géographie avant de sauver Haïti ». « Donnez-lui une bière, il lui faut au moins de l’alcool dans le sang… » Etc.

 

Chronique : Funambule

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